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Entretien avec Monsieur Chemseddine Chitour, Ministre de la transition énergétique et des énergies renouvelables

Le professeur Chemseddine Chitour, ministre de la transition énergétique et des énergies renouvelables a bien voulu nous recevoir et répondre à nos questions. Lors de cet entretien, le temps est vite passé, le sujet étant passionnant et notre interlocuteur, sans concession, fait un état des lieux global, se projette dans le futur et estime que le défi de réussir la transition énergétique doit être relevé. Pour lui, c’est même un devoir national ! Écoutons-le.

-Pour entamer cet entretien, que pouvez-vous nous dire Monsieur le ministre, sur l’évolution de la transition énergétique dans notre pays ?

Il ne vous échappe pas que dans ce domaine précis de la transition énergétique, notre pays a pris beaucoup de retard. Nous avons pendant de longues années, favorisé des modes de consommation qui pourraient en bout de compte, hypothéquer l’avenir des futures générations et celui de la nation entière. La création à l’initiative du président de la république, Monsieur Abdelmadjid Tebboune, du ministère de la transition énergétique et des énergies renouvelable est très récente. Durant cette courte période de dix mois, nous avons essayé de faire un état des lieux le plus précis possible. Nous avons également initié des rencontres avec mes homologues des autres ministères afin que toutes les bonnes volontés puissent s’impliquer dans ce grand projet qui nous permettra de sortir de notre forte dépendance des énergies fossiles. Ce que je souhaite que les gens comprennent, c’est que la transition énergétique ne peut s’accomplir par la seule volonté de notre ministère. Il faut que ce projet fédère l’ensemble de la société à tous les niveaux de ses composantes. Ce n’est qu’avec l’apport de tous que le pays réussira sa transition énergétique en allant vers un développement durable qui ne laissera personne sur le bord de la route, et qui permettra à notre pays de préserver sa place dans le concert des nations.

-Quelles sont selon vous, les actions prioritaires à initier en urgence afin d’accélérer cette transition ?

A mes yeux, Il faut associer toutes les Algériennes et tous les Algériens dans le but d’aboutir à un consensus le plus large possible sur une vision nouvelle. Nous avons fait un état des lieux qui prend en compte les profondes mutations du marché énergétique mondial. En fait, et toute la difficulté est là, il faut passer de la situation où personne ne se sent concerné à une situation où tout le monde, à des degrés divers, se sent concerné. Cette stratégie basée sur l’implication du plus grand nombre, permettra la création de milliers d’emplois via des Start-up, notamment dans le domaine des énergies renouvelables où tout reste à faire.

Une fois ce cap défini, outre le fait qu’il nous oblige à changer nos habitudes et à nous débarrasser de cette mentalité de rentier, il donnera certainement, un espoir à notre jeunesse et un nouvel élan à l’ensemble du pays. Nous ne pouvons plus nous permettre de continuer à gaspiller l’énergie sans compter. Savez-vous que le prix du gas-oil est six fois moins cher qu’en Europe ou chez nos voisins ? Chez nous, son prix tend d’ailleurs à encourager le trafic à nos frontières. Le prix de l’électricité est également bas, ce qui incite objectivement au gaspillage ! il y a lieu de revoir les tarifications appliquées sur l’énergie. Il existe des mécanismes qui permettent de protéger les citoyens les plus vulnérables, c’est-à-dire ceux à faibles revenus. C’est ainsi que nous imaginons le développement durable. Il en est de même pour le prix de l’eau, qui sera de plus en plus rare. Elle devrait être au prix le plus juste, ce nous qui permettra de lutter contre le stress hydrique prévu dans les prochaines années.   

D’un autre côté, nos gestes, au quotidien, devront être de plus en plus économes et écologiques. Nous avons une population de 44 millions d’habitants avec des habitudes de consommation qui s’apparentent à celles des pays riches. On pouvait se permettre cela tant que le baril valait 100 dollars et plus. Dans une conjoncture marquée par la conjugaison de la fluctuation des prix, une production nationale qui stagne et la hausse de la consommation, l’Algérie se trouve devant un dilemme. Comment satisfaire la demande locale tout en préservant ses parts de marché à l’export ? La consommation de l’électricité augmente de 8% par an, celle de gas-oil a plus que triplé entre 2000 et 2015, et celle de l’essence a plus que doublé durant cette même période. Nous consommons plus de 40 milliards de m3 de GN, soit 800 millions de m3/semaine ! Où allons-nous comme ça ?

-Si on se projetait sur 2030, comment considérez-vous l’échéance de l’application de la taxe carbone ? 
Le monde de l’énergie est plus chaotique que jamais.  A partir de 2030, les changements climatiques vont « diaboliser » le pétrole par une taxe carbone de plus en plus élevée, il sera de moins en moins possible de valoriser le pétrole autrement qu’en le transformant. Cela doit être le grand challenge du secteur industriel en général et de Sonatrach en particulier. Sonatrach et l’industrie dans notre pays doivent faire leur mue. Il s’agit de transformer le pétrole avant de le vendre. Il faut impérativement opérer une rupture avec les habitudes du passé si on veut s’en sortir avec le moins de dégâts possible. Savez-vous qu’une tonne de polystyrène revient à 1 500 dollars alors qu’une tonne de pétrole, c’est 300 dollars, donc cinq fois moins ? Il est déjà plus que jamais nécessaire et urgent de voir nos entreprises prendre de nouvelles orientations en faisant leur mue pour s’adapter et être en phase avec la réalité du monde.

-Le GPL peut apporter une forte contribution à la transition énergétique dans le secteur de la mobilité. Pouvez-vous dire quelques mots sur les dispositions prises pour favoriser la conversion d’une partie du parc automobile à ce carburant ?

Dans ce secteur de la mobilité, nous misons dans une certaine mesure sur la conversion. Le parc de l’administration au sens large, soit 100 000 véhicules, doit être converti aux carburants propres. Nous avons fait le listing, ministère par ministère, pour voir ce qu’il y a lieu de convertir. Nous allons opérer cette transition vers le GPL grâce à un savoir-faire déjà disponible, il faut juste le réactiver et le stimuler. En termes de chiffre, l’année dernière, 80 000 voitures ont été converties. Nous envisageons de porter ce chiffre à 200 000 en 2021. Cela implique l’acquisition de 200 000 kits. Cet investissement nous sera bénéfique à court terme. Il faudra étendre cette conversion au GPL, aux véhicules des particuliers. Pour cela des actions incitatives seront déployées. L’Etat va prendre en charge 50% du coût des kits. Le possesseur d’un véhicule à essence récupère en moins d’une année l’investissement de 50% pour la conversion au GPL du fait que ce carburant (Sirghaz) coûte 5 fois moins cher que l’essence. J’ai sollicité le ministère des Finances pour débloquer les kits et les distribuer non seulement au niveau des opérateurs privés (au nombre de 600) et Naftal, mais aussi au profit des jeunes. Grâce à cette conversion, nous avons l’ambition de créer des milliers d’emplois en lançant quelques 200 micro-entreprises dans ce cadre. Ces jeunes bénéficieront de formations afin qu’ils puissent faire correctement cette conversion. Nous comptons également leurs assurer les locaux, les accompagner et les orienter. Tout cela doit être mis en œuvre dans des délais raisonnables pour la réussite de ce challenge.

Dans une autre perspective, il faut souligner que nous faisons face à un problème important, sachant que le parc automobile est constitué à 70% diesel, ce qui représente une consommation de 10 millions de tonnes de gas-oil par an. Il est donc important de trouver le moyen de réduire cette quantité. C’est dans cet objectif qu’au mois de janvier dernier, nous avons fait quelque chose d’exceptionnel à travers la conversion de deux bus de l’Etusa, du Diesel au Diesel-Fioul. C’est-à-dire un diesel avec 30 à 35% de GPL. Comme le parc algérien est à 70% diesel, cela veut dire qu’on n’importera plus les 30-35% de diesel. Ces deux bus circulent de manière satisfaisante. Ils seront suivis par d’autres véhicules qui sont transformés pour constituer à terme, une nouvelle source d’économie tout en contribuant à réduire le niveau de pollution dans nos villes. Cela a été possible grâce au dévouement des ingénieurs de l’Etusa qui ont réalisé les transformations nécessaires et contribué à voir pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, des bus fonctionnant au diesel-fioul !  

– Qu’en est-il de la coopération entre l’université et l’industrie pour fabriquer les kits localement ?

Ayant occupé la fonction de ministre de l’Enseignement supérieur et étant toujours professeur, je me suis tourné vers l’université. Nous ambitionnons d’intégrer les kits GPL. En septembre, j’ai pris un kit de Naftal et je l’ai envoyé au Centre de développement des technologies avancées (CDTA). Les experts ont conclu qu’ils peuvent assurer une intégration à hauteur de 60%. La direction générale de la recherche nous a permis d’arriver à un taux d’intégration de plus de 50% du kit. Le partenariat entre Naftal et le CDTA va permettre à ce projet d’aller plus loin dans l’intégration. Nous pouvons donc le faire ici même en Algérie. Dans un premier temps, nous allons acheter les kits mais après nous passerons à la production. C’est ce qu’on appelle le Reverse engineering. Pour la réussite de tels projets, il y a lieu de favoriser et d’encourager les échanges et la coordination entre le monde de la recherche et celui de l’industrie. C’est ce que nous nous attelons à faire.

– Pour beaucoup d’observateurs, la transition énergétique est une opportunité pour notre pays pour qu’il puisse enfin se doter d’une véritable industrie automobile orientée vers la voiture propre. Quelle est votre avis sur ce sujet ?

Je vous le dis de suite. Je suis de ceux qui sont réticents concernant une industrie automobile thermique en Algérie. Cette option est de plus en plus abandonnée à travers le monde. Il sera donc illusoire que de mettre en place une industrie qui n’aura que quelques années à vivre. Le monde change, l’industrie automobile aussi, et très vite ! Il faut aller vers l’électrique non pas parce que c’est une mode, mais parce que c’est une révolution à ne pas rater. Ne pas rater cette révolution industrielle, veut dire initier toute action qui contribuerait à la réussite de cette transition. Malgré les contraintes que l’on peut rencontrer, il faut effectivement considérer que la transition énergétique est une véritable opportunité pour nous doter d’une industrie automobile moderne, avec une vision claire sur l’avenir. Pour ce faire, l’option électrique est inévitable. Elle permettra au pays de mettre les pieds dans la modernité tout en intégrant une industrie pérenne, porteuse en termes de création d’emplois et respectueuse de l’environnement.

Plus près de chacun de nous, c’est-à-dire au quotidien, imaginez les économies d’énergie qu’on peut faire en utilisant un véhicule électrique. Avec 12 kW, vous pouvez rouler sur 100 km et le KW, nous le payons à 4 Da. Or, pour la même distance, il vous faut 7 litres d’essence soit 300 Da. Entre 300 Da et 50 Da, il y a un bénéfice énorme. Même si l’électricité actuelle est encore fossile, graduellement, elle sera renouvelable. Pour ce qui est de la contrainte liée à l’implantation d’un réseau de bornes de recharge, nous sommes sur le point d’installer la première au niveau de la pompe Naftal de Cheraga. Cette borne est produite à 100% par une entreprise algérienne. Cela veut dire que les compétences et la maîtrise technique existent dans notre pays. Cette première borne qui sera installée dans quelques jours, sera symboliquement le début du lancement du réseau de bornes de recharge dans le pays. Ce travail sera long et difficile car il s’agit de faire évoluer les mentalités, de modifier des habitudes de consommation fortement ancrées. Afin de vulgariser l’usage des véhicules électriques, il est nécessaire que les administrations publiques s’impliquent. A ce titre, j’ai suggéré au Premier ministre de rouler en voiture électrique pour donner l’exemple. Nous allons en importer même s’il faut raisonnablement opter pour un véhicule de moyenne gamme. L’essentiel étant de faire valoir que l’option de la voiture électrique est lancée de manière résolue. Dans cette optique, si un projet industriel de fabrication de véhicules est mis en place, de mon point de vue, il est évident qu’il faut qu’il soit dédié à la production de voitures propres.

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